25 Kislev 5778‎ | 13 décembre 2017

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L’inauguration du Temple : passé et futur
   Par Laly Derai,
  No 10 décembre 2014, 'Hanouka

A priori, tout le monde connaît l’histoire de ‘Hanouka : la victoire des faibles contre les forts, l’inauguration du Temple souillé par les Grecs, le miracle de la fiole d’huile... Mais qu’en est-il du contexte historique de ‘Hanouka ? Pourquoi Antiochus Épiphane était-il si déterminé à briser le peuple juif ? Quel processus historico-culturel a abouti à l’émergence des Juifs hellénistes ? L’inauguration du Temple a-t-elle signifié la fin des combats ? Pour répondre à ces questions,
Hamodia remet les pendules historiques à l’heure de ‘Hanouka.

L’Histoire est comme un éche- veau qu’il faut démêler pour comprendre l’origine de certains évènements. Dans certains cas, il suffit de remonter quelques mois en arrière, dans d’autres, ce sont plusieurs siècles qu’il faut traverser pour clarifier le contexte historique de l’évènement. C’est le cas de ‘Hanouka. Pour comprendre ce qui s’est passé le 25 Kislev de l’an -164 de l’ère vulgaire, il nous faut remonter à -586, au moment de la destruction du Premier temple par Nabuchodonosor et l’exil forcé des Juifs en Babylonie. Cet exil durera 70 ans. Durant cette période, les Juifs vivent dans une sorte d’autonomie en Babylonie : leurs droits religieux leur sont acquis et ils vivent séparés des Babyloniens. Pourtant, ils rêvent toujours de Jérusalem. En -538, Elchatsar, le successeur de Nabuchodonosor, calcule que 70 ans ont passé depuis le début de l’exil des Juifs. Pour lui, cela signifie que la victoire est complète et que son royaume a mis un terme définitif à la gouvernance juive en Érets Israël. Il organise un banquet pour fêter cette victoire, mais durant le festin, une « main » mystérieuse écrit sur un des murs du palais une inscription en hébreu. Elchatsar fait venir le prophète Daniel pour que celui-ci traduise l’inscription. Daniel lui annonce que cette nuit même, le royaume de Babylonie va être conquis par les Perses. C’est précisément ce qui se passe et l’autonomie juive passe aux mains des Perses et de leur roi Korèch. En -537 est publiée la Déclaration Korèch, dans laquelle le roi perse donne aux Juifs la permission de retourner en Érets Israël et d’y fonder une autonomie. La première vague de retour est menée par Zéroubabel, mais elle n’attire que peu de monde. Seuls 50 000 Juifs le suivent, parmi le million d’exilés. Les Juifs retournés sur leur terre entament la reconstruction du Temple, mais Assuérus, qui a succédé à Korèch, décide de « geler » l’édification du Beth Hamikdach. Ce n’est qu’après le miracle de Pourim et la pendaison d’Aman et de ses fils qu’il change d’avis et met fin à ce décret. En -515, la construction du Second Temple est terminée. En -458, une seconde vague, menée cette fois par Ezra et Né’hamia, arrive en Érets Israël. Durant une centaine d’années, l’autonomie juive jouit de tous ses droits religieux. Mais en -333, un nouveau conquérant accumule les victoires : il s’agit d’Alexandre le Grand, roi de Grèce et de Macédoine. Très vite, Alexandre conquiert quasiment tout le monde connu. En quelques jours, son armée fait sienne la Terre d’Israël et Jérusalem, dont les habitants se rendent sans combattre. Alexandre est un roi « éclairé ». Cet élève d’Aristote veut accorder aux peuples qu’il a soumis une entière liberté de culte et cette politique est également appliquée aux Juifs. Lorsqu’il arrive à Jérusalem, il est accueilli par Shimon Hatsaddik, devant qui il se prosterne. À ses généraux qui lui demandent pourquoi il fait tant d’honneur à ce rabbin juif, Alexandre répond que Shimon Hatsaddik le visite en rêve depuis des années et que c’est grâce à lui qu’il est parvenu à conquérir tant de territoires. Mais l’idylle entre les Grecs et le peuple juif se termine avec la mort d’Alexandre le Grand, à l’âge de 33 ans. Juste avant sa mort, il partage son territoire entre trois de ses généraux. À Antigone, il confiera la Grèce, à Ptolémée, il offrira l’Égypte et c’est Séleucos qui finira par obtenir la Syrie et Érets Israël. Les rois issus de Séleucos se feront tous appeler Antiochus. Les débuts de la dynastie des Séleucides sont favorables aux Juifs qui continuent de jouir de leurs droits au sein de leur autonomie partielle. Antiochus III accorde même des dons substantiels au Beth Hamikdach. Mais très vite, l’énorme décalage entre la culture grecque et la culture juive entraînent des conflits de plus en plus fréquents et de plus en plus sanglants. Les Grecs ont du mal à accepter que ce petit peuple ne s’intègre pas totalement à leur civilisation et n’adopte pas ses coutumes. Lorsqu’Antiochus Épiphane – Antiochus l’éclairé – ou Antiochus Épimâmes – Antiochus le dément, comme l’appelaient ses serviteurs – accède au pouvoir, il est pris d’une obsession quasiment maladive de faire régner la culture grecque sur toutes ses provinces. Et ce sont tout particulièrement les Juifs qui sont visés. La raison ? Elle nous est fournie par un récit historique : à cette époque, les descendants des généraux d’Alexandre le Grand, les Diadoques, continuent de se disputer la moindre parcelle de terrain et des guerres sanglantes les opposent, comme c’est le cas entre la dynastie d’Antiochus et celle de Ptolémée. Dans le cadre de ce conflit, Antiochus se rend à la frontière avec l’Égypte, déterminé à livrer bataille à l’armée de Ptolémée, et de lui soutirer le pouvoir en Égypte. Arrivé à la frontière, il est accueilli par un seul homme, un émissaire de l’Empire romain qui commence à prendre forme en Italie et qui devient peu à peu l’un des acteurs principaux de la scène internationale. Cet émissaire exige d’Antiochus qu’il renonce à ses projets s’il ne veut pas subir la colère de Rome. Antiochus tente de convaincre l’émissaire et en réaction, ce dernier le fait tomber de son cheval. Le roi grec, humilié, comprend qu’il va devoir faire demi-tour s’il ne veut pas entrer en guerre avec Rome. Sur le chemin du retour vers la Syrie, il passe par la Judée et Jérusalem et c’est contre la population autochtone qu’il va laisser libre cours à sa colère et à sa frustration. Il engage des mercenaires à qui il confie une mission : celle d’imposer son diktat sur les Juifs et de leur interdire de respecter le Chabbat et la néoménie et de procéder aux circoncisions. Les villages sont brûlés, leurs habitants passés au fil de l’épée, les morts se comptent par milliers. À Jérusalem, le 15 Kislev, l’armée grecque pénètre dans le Temple et le souille. Antiochus s’empare de tous les ustensiles du Beth Hamikdach. Le 25 du même mois, un sacrifice étranger est offert sur l’autel. En parallèle, la culture grecque et helléniste attire de plus en plus de Juifs qui adoptent ses coutumes, s’habillent comme des Grecs, changent de patronymes, abandonnent peu à peu la Torah. Au sein de la prêtrise, la corruption et l’hellénisme font rage. Certains grands prêtres, qui faisaient office d’ambassadeurs et de précepteurs du roi, deviennent de plus en plus débauchés et dépravés. Ils forment peu à peu le noyau dur des Mit’yavnim, les hellénisés, avec l’aide de deux sectes, les Sadducéens et les Boethusiens. Pour s’assurer de l’amitié du roi et de ses faveurs, les hellénistes lui envoient un émissaire, Jason, qui achète la grande prêtrise et fait construire un gymnase tout près du Temple, ainsi qu’une académie où seraient enseignées les matières profanes. À la place de servir D.ieu, les Cohanim préfèrent aller voir les combats grecs auxquels participent également des Juifs. C’est à cette époque qu’a lieu un épisode qui nous est relaté dans le livre des Maccabim : « Les hommes du roi Antiochus et son armée qui se trouvait à Jérusalem, dans la cité de David, apprirent que des hommes et des femmes opposés aux décrets du roi se cachaient dans des grottes. Ils les poursuivirent, les rattrapèrent et les encerclèrent le jour du chabbat. Ils leur dirent : sortez de vos cachettes et observez les commandements du roi! Ainsi vous vivrez! Ceux qui se cachaient leur répondirent : nous ne sortirons pas et n’obéirons pas aux ordres du roi en transgressant le chabbat. Les soldats s’empressèrent de leur livrer bataille et les Juifs ne tentèrent pas de se défendre. Ils disaient : nous préférons mourir et le ciel est témoin que nous avons été massacrés sans jugement. Mille hommes, femmes et enfants périrent. Lorsque Matityahou, le Cohen Gadol qui habitait le village de Modiin, apprit la nouvelle, il prit le deuil, ainsi que toute sa famille. Il déclara : si tout le peuple décide d’agir de la même manière que nos frères et refuse de livrer bataille contre les Goyim pour préserver nos lois et nos vies, nous allons disparaître de la surface de la terre. Ils décidèrent alors : si on nous déclare la guerre durant le Chabbat, nous nous battrons et ne mourrons pas comme nos frères ». Cette décision sera la première étincelle de la révolte. Quelques jours plus tard, des soldats grecs, accompagnés par des Hellénistes, se rendent à Modiin. Ils exigent de Matityahou qu’il fasse un sacrifice aux dieux grecs. Matityahou refuse et c’est un helléniste qui se charge du sacrifice. Matityahou sort une dague qu’il avait dissimulée sous sa robe et tue l’helléniste. Il lance son cri de guerre : « Mi Lachem Élaï », que ceux qui sont avec Hachem soient avec moi ! Et les habitants passent les soldats grecs au fil de l’épée. À ses débuts, la révolte vise uniquement à rendre aux Juifs leurs droits religieux et la liberté de culte. Les Hasmonéens ne pensent même pas qu’ils sont capables de vaincre la puissante armée grecque et encore moins de redonner son indépendance politique au peuple juif. Mais les miracles se suivent et, bataille après bataille, les insurgés parviennent à repousser l’ennemi, d’abord sous la houlette de Matityahou, puis de son fils, Yéhouda Hamaccabi. L’armée de Yéhouda Hamaccabi compte 3 000 hommes. Conscient qu’il ne réussira pas à vaincre les Grecs par des méthodes « classiques », Yéhouda entame une politique de guérilla. Il prend l’ennemi par surprise et réussit à le vaincre. Et c’est ainsi qu’en -164, l’armée de Yéhouda Hamaccabi parvient à reconquérir Jérusalem. C’est là qu’a lieu le miracle de la fiole d’huile et que le Beth Hamikdach est purifié. Le 25 Kislev, trois ans jour pour jour après qu’un animal impur a été sacrifié dans l’enceinte du Temple et des siècles après la complétion des travaux du Tabernacle dans le désert au temps de Moché Rabbénou, le Beth Hamikdach est inauguré et la royauté revient en Israël, sous l’égide de la famille des Hasmonéens, alors que selon la Torah, la royauté est exclusivement réservée aux descendants de la tribu de Yéhouda.Mais les combats ne s’arrêtent pas là. Au contraire. Face à sa défaite, Antiochus décide de rendre aux Juifs la liberté de culte, mais demande à Yéhouda de renoncer à la royauté. Le Sanhédrin se prononce en faveur de cette proposition, mais Yéhouda refuse : si Hachem a décidé de rendre la royauté à son peuple, on ne peut se permettre de refuser un tel présent. Il retourne se cacher dans le désert et réussit encore à vaincre l’armée ennemie, menée par le général Nicanor, auquel son frère, Yo’hanan, tranche la tête et la main droite. Ses membres sont accrochés aux murailles de Jérusalem. Une des portes principales du Temple porte le nom de Chaar Nicanor, la porte de Nicanor. Durant 27 ans, les combats font rage et ce n’est qu’en -140 que les Grecs sont intégralement repoussés d’Érets Israël. Shimon, le dernier fils de Matityahou, est nommé roi de Judée. La dynastie des Hasmonéens règnera sur Israël durant plus de 200 ans. Malheureusement, les derniers rois ne se montrèrent pas à la hauteur et s’éloignèrent du chemin de la Torah. Hérode, l’époux de Miryam l’Hasmonéenne, assassina le dernier roi issu de cette dynastie, Antigone, avant de prendre le pouvoir en Judée. C’est ainsi que se termine l’histoire de ‘Hanouka, l’histoire d’un miracle, celui de la victoire, mais aussi celui de la royauté retrouvée et de l’anéantissement de la dynastie.