25 Kislev 5778‎ | 13 décembre 2017

Archives Hamodia

L'alya des Juifs d'Ethiopie :l'accomplissement d'un rêve millénaire !
   Par Laly Derai,
  No 02 avril 2009, Aliya

Ils ont été des milliers à traverser le désert à pied depuis les Hauts Plateaux du Gondaren, en passant par le Soudan… Des familles entières : hommes, femmes, enfants, vieillards ! Dans leur tête et sur leurs lèvres, une seule prière venue du fond des âges : « Léchana Habaa Biyérouchalaïm ! » - « l'an prochain à Jérusalem ». Mais beaucoup sont morts dans ce désert, sans même une sépulture… À ce long périple, on a donné le nom d’« Opération Moché ». Et en effet, quel nom aurait mieux convenu à ce voyage entrepris par des milliers de Juifs en route vers leur terre que le nom de celui qui a guidé le peuple d'Israël durant la Sortie d'Égypte !? À l'occasion de Pessa’h, nous avons voulu rendre hommage à ces hommes et à ces femmes qui ont bravé le désert et ses dangers pour réaliser leur rêve : fouler de leurs pieds la terre d'Israël, et voir Jérusalem...
Voilà près de trente ans, la nouvelle s'est répandue comme un feu dans un champ d'épines : Jérusalem est accessible, le rêve du retour vers Sion peut enfin se réaliser ! Immédiatement, des milliers de Juifs éthiopiens répondent à cet appel… Par petits groupes, ils ont rassemblé leurs maigres biens et entamé leur « longue marche » vers Eretz-Israël. Parmi eux, Ouri Rada et Chlomo Moula. Le premier dirige aujourd'hui l'Association pour le souvenir des Juifs éthiopiens morts au Soudan. Le deuxième est député à la Knesset. Nous leur avons demandé de raconter leur histoire.« Je m'appelle Ouri Rada. Je suis né en Éthiopie en 1965, le plus jeune d'une famille de dix enfants. Toute mon enfance, j'ai entendu parler d'Eretz-Israël, de la terre ″où coule le lait et le miel″. Jérusalem était constamment présente pour nous : pendant les fêtes, le Chabbat et lors des cérémonies, elle faisait partie de notre quotidien ! Nous avons toujours eu l'espoir qu'un jour, nous atteindrions la terre d'Israël, que nous monterions à Jérusalem… Le concept de pureté du peuple juif était si fort, si concret, que si nous avions été en contact avec des non-Juifs durant la journée, nous nous trempions immédiatement dans la rivière pour nous purifier ! Lorsque nous priions, nous nous tournions vers Eretz-Israël que nous appelions ″notre maison″. Ces traditions m'ont été inculquées très jeune par mes parents, mais aussi par les Kayssim, les sages de notre communauté à qui nous vouons un respect sans bornes. Ils savaient nous parler de la Jérusalem biblique et nous faire rêver d'elle. Pour nous, Jérusalem était synonyme de pureté, de sainteté.Très tôt, dans les années 70, le Mossad a établi des contacts avec certains Juifs éthiopiens pour tenter de les faire monter en Israël.Un jour, un groupe de soi-disant touristes est arrivé dans notre village : il s'agissait en fait d'Israéliens venus afin d'établir des plans de fuite pour les Juifs éthiopiens. J'étais l'un des rares à parler l'anglais, et c'est tout naturellement que je leur ai servi de guide : je leur ai fait visiter les villages alentour en leur présentant les habitants juifs et je leur ai raconté l'histoire de notre communauté, ses coutumes - tout cela dans le plus grand secret ! Un jour, ils m'ont pris en photo avec eux et cette photographie est arrivée aux mains des autorités. J'ai alors été arrêté et emprisonné à Goundar. Mon frère travaillait dans l'hôpital de la ville, et c'est grâce à lui que j'ai réussi à m'échapper.J'ai fui vers Addis Abeba, la capitale, où j'ai vécu pendant un an avec pour seul contact mon frère, le seul qui sache que j'étais encore vivant… C'est lui qui m'a raconté que de nombreux Juifs montaient alors en Israël via le Soudan.Ce voyage a duré un mois…Je suis retourné à Goundar et j'ai commencé à organiser mon voyage. Après avoir regroupé une dizaine de jeunes de mon village et de ses environs, j'ai trouvé un guide qui a accepté de nous accompagner. Puis, après avoir rassemblé quelques victuailles, est venu le moment de faire mes adieux à ma famille… Je me rappelle jusqu'aujourd'hui le regard de ma mère et ses larmes lorsque je suis parti et que je l'ai laissée là-bas. Un regard qui portait toute la douleur du monde. Et toute la fierté aussi ! Je ne l'ai jamais revue…Nous avons pris la route : nous marchions la nuit et dormions le jour dans des forêts. Il était impossible de nous déplacer pendant la journée car nous craignions que des bandits nous attaquent ou que les autorités nous découvrent. Mais la forêt n'était pas moins dangereuse : elle grouillait de serpents et de bêtes sauvages ! Tout cela a duré un bon mois…Arrivés au Soudan, nous avons rejoint les camps de réfugiés de la Croix-Rouge. C'est là qu'on nous a proposé plusieurs options d'expatriation : le Canada, les États-Unis, l'Allemagne, mais jamais Israël. Il était même interdit d'en parler.Et un jour, la rumeur est arrivée à nos oreilles : des gens “de chez nous” sont ici, ils peuvent nous aider à monter en Israël ! Nous avons attendu que l'occasion nous soit donnée de les rencontrer - en secret bien entendu. Nous avons réussi à établir le contact avec eux et, le 3 décembre 1983, nous sommes montés dans un avion qui nous a menés en Eretz-Israël…Inutile de raconter le choc qui nous attendait : tout était tellement différent de ce à quoi nous nous attendions. Sans parler des différences de cultures et du choc des civilisations !Mais au moins, nous avons eu la chance de réaliser notre rêve. Or plus de 4 000 Juifs éthiopiens n'ont pas eu cette opportunité : ils sont morts dans le désert du Soudan ou dans ses camps de réfugiés, sans même bénéficier d’une sépulture juive…C'est le cas de ma mère, zal. Elle est morte de maladie dans un camp. Je ne l'ai appris que le jour où mon père m'a rejoint en Israël. Ma douleur a été terrible. Et elle l'est toujours ! C'est pour cette raison que j'ai fondé l'Association en souvenir des Juifs éthiopiens morts au Soudan. Pour se souvenir de ces gens qui ont entendu l'appel venu de la terre de leurs ancêtres et qui ont tout abandonné pour réaliser la prophétie du retour vers Israël. Et qui ont payé ce rêve de leurs vies. Aujourd'hui, nous ne pouvons pas nous recueillir sur leurs tombes. Il ne nous reste que le Mémorial qui a été construit en leur honneur, sur le mont Herzl à Jérusalem... »* * *« Mon nom est Chlomo Moula. Je suis né en 1965 dans une famille de neuf frères et deux sœurs ; j'ai grandi en Ethiopie jusqu'à l'âge de 16 ans. Je suis monté en Israël en 1984 en passant pas le Soudan. C'était une traversée longue de 780 km que nous avons parcourue à pied, sans chaussures, avec pour seuls compagnons la chaleur et la faim. Durant ce voyage, j'ai perdu un ami et j'ai été en prison. Mais ce qui m'a donné la force de continuer, c'est l'idée que bientôt, je rejoindrai la terre d'Israël, j'atteindrai Jérusalem… J'ai quitté ma famille et rejoint un groupe de 17 jeunes désireux de faire le voyage vers le Soudan. Notre périple a duré plus d'une semaine : dans le désert mortel et au cœur de la jungle ! En comptant la période passée en prison et mon séjour dans le camp de réfugiés, j'ai mis trois mois pour atteindre la Terre promise. D'autres ont mis deux ans... Notre groupe marchait principalement pendant la nuit. Nous avions programmé notre avancée pour qu'elle se déroule à la lumière de la lune. Nous n'avions pas d'autres moyens de nous éclairer ! Il était impossible de marcher pendant la journée à cause de la chaleur, mais aussi à cause des bandits. Mais les brigands ont réussi à nous surprendre : le troisième jour de notre marche, ils nous ont attaqués avec des fusils. Il leur a suffi de tirer en l'air pour que nous acceptions de leur donner tout ce que nous avions : le peu d'argent que nous possédions, nos vivres, quelques rares bijoux... Mais toujours, nos pensées allaient vers Jérusalem ! Nous voulions avoir l'occasion de la contempler… et toutes les difficultés ne nous ont pas fait renoncer à ce but. C'est que notre communauté est composée de gens pétris d'idéaux, et l'idéal le plus élevé pour nous était d'atteindre la terre de nos Pères. Nous sommes donc arrivés tant bien que mal au Soudan, dans l'un des camps de réfugiés dirigés par la Croix-Rouge et l'ONU. Des milliers de réfugiés, venus des quatre coins de l'Afrique, s'y trouvaient déjà. Il nous était défendu de dire que nous étions Juifs et encore moins de révéler que nous voulions aller en Eretz-Israël. Nous n'avions même pas le droit de côtoyer des blancs car ils auraient vite découvert à quel point nous étions maltraités ! Car nous seulement nous souffrions de la chaleur et de la soif, mais on ne nous donnait que très peu de nourriture, et le peu qu'on nous donnait était avarié… Le Soudan est un pays extrêmement chaud. Nous vivions dans des tentes, sans médicaments et sans le minimum d'hygiène. C'est pourquoi des milliers de Juifs éthiopiens y sont morts. Nous avons traversé 2 000 ans d'histoire en cinq heures de vol ! En fin de compte, des gens du Mossad ont réussi à établir le contact avec nous. Nous nous rencontrions la nuit. C'est grâce à des personnes qui avaient passé de longs mois dans ces camps que nous avons pu entrer en relation avec les représentants de l'État d'Israël. Ces agents nous ont annoncé qu'ils voulaient nous faire fuir vers Kassala, plus au nord du pays, où une piste de décollage improvisée avait été construite. Nous avons donc quitté le camp de réfugiés et avons atteint Kassala où nous avons été embarqués à bord d'un avion « Hercule » qui nous a conduits en Israël. Tout était différent de ce que nous connaissions : nous ne savions pas ce qu'était l'électricité courante, l'eau courante, une salle de bains, des toilettes… Plus tard, il nous a fallu comprendre ce qu'était une banque et un supermarché. Et puis surtout, il nous a fallu nous habituer à l'idée que Jérusalem n'était pas recouverte d'or pur, que la sainteté n'y était pas encore palpable, que le lait et le miel n'y coulaient pas à flot… et surtout que les fils de nos ancêtres avaient bien changé depuis le don de la Torah... Mais aujourd'hui, nous sommes fiers de la réussite des enfants de notre communauté : c'est ce qui nous donne la force de continuer et d'espérer ! ».